Au Panthéon de la Coupe du Monde reposait soigneusement un Italie-RFA 1970, avec ses prolongations, ses renversements de situation, ses buts qui répondaient à d'autres buts. Ce 8 juillet à Séville, France-RFA 1982 le rejoint, au terme d'une soirée qui aura marqué l'histoire du football.
Anouilh disait: "Ce qui est reposant dans la tragédie, c'est qu’on sait qu’il n’y a plus d’espoir, le sale espoir". En ce sens, ce match de légende n'est pas une tragédie, c'est un drame...


La feuille de match
Jeudi 8 juillet 1982 - Coupe du Monde - Stade Sanchez Pizjuan (Séville, Espagne)
Demi-finale: France 3-3 RFA (4-5 tab)
Spectateurs: 70.000 - Arbitre: M. Corver (Pays-Bas)

Buteurs: Littbarski (18e), Rummenigge (103e) et Fischer (108e) pour la RFA. Platini (27e sp), Trésor (93e) et Giresse (99e) pour la France

France: Ettori - Amoros, Trésor, Janvion, Bossis - Tigana, Genghini (Battiston 51e puis Lopez 61e), Platini, Giresse - Rocheteau, Six. Entraîneur: Michel Hidalgo
RFA: Schumacher - Kaltz, Stielicke, K.H. Förster, Briegel (Rummenigge 97e) - B. Förster, Breitner, Magath (Hrubesch 74e), Dremmler - Littbarski, Fischer. Entraîneur: Jupp Derwall



Les faits du match
Au stade Sanchez Pizjuan, l'équipe de France quitte la Coupe du Monde, sortie à un cheveu de la grande finale par le ''monstre allemand''. Mais avant cela, elle a démontré qu'elle fait partie des plus grandes équipes de l'époque. Plus tard, elle montrera qu'elle est au niveau des plus grands équipes de tous les temps.
Mais revenons-en à cette funeste soirée...

Quand ils se présentent sur le terrain, les Bleus, pour tout dire, n'ont peur de rien. Encouragés par leurs excellentes productions contre l'Autriche et l'Irlande du Nord, encouragés par l'équilibre et l'homogénéité de leur ensemble, encouragés par les difficultés rencontrées par le champion d'Europe en titre pour atteindre ce stade de l'épreuve, les Bleus se présentent presque en favoris de la compétition. La France n'a encore jamais vu un onze national de ce niveau-là.

Et les Français vont rêver longtemps encore.



Les deux buteurs du temps réglementaire: Michel Platini poursuivi par Pierre Littbarski


Le début du match n'est pourtant pas à l'avantage des Bleus. Ceux-ci attendent sans aucun doute un signal pour se réveiller, se libérer. Ce signal malheureux, arrive dès la 18e minute sous la forme d'un but de Littbarski, celui-ci reprenant un ballon contré par Jean-Luc Ettori, le portier monégasque qui se révèlera le véritable talon d'achille de la formation tricolore.
A partir de là, les Français réagissent et récitent une leçon presque parfaite, en égalisant avant la mi-temps grâce à un pénalty de Michel Platini, conséquence d'une faute de Bernd Förster sur Rocheteau.
Sous les yeux d'un arbitre néerlandais laissant filer la partie sans broncher, ils vont également encaisser des coups et des coups durs comme ce fameux geste inqualifiable de Schumacher sur Battiston à peine entré en jeu.



La balle ? Où cà la balle ?


Un long ballon en profondeur de Platini, Patrick Battiston s'élance, devance son vis à vis et se présente face à Schumacher, qui sort à la pêche, tout son poids en avant. Il ignore le ballon mais percute le Français de toute sa puissance. Une agression énorme sous la loupe des caméras de télévision, une agression qui passe et repasse en boucle mais une agression non sanctionnée: le ballon sort lentement à droite des buts. L'arbitre siffle... six mètres.
A terre, le Stéphanois gît, est pris de quelques spasmes. Il est inconscient et ceux qui ont quelques notions de médecine craignent déjà le pire. Son coéquipier à l'ASSE, Platini est paniqué, il essaye de lui parler. En vain. Cet attentat, qui vaudra àBattiston une longue convalescence, le contraint à quitter la pelouse espagnole sur une civière, bras ballant, et Hidalgo à faire rentrer son 2e joker: Christian Lopez.



Trésor, Six et Rocheteau avec M. Corver, devant le corps inanimé de Battiston


Mais loin de les intimider ou de les inhiber, cette injustice galvanise les Français qui font plier le genou à une équipe allemande devenue fébrile et huée par le public sévillan. Jusqu'à la 89e minute, la France frôle sa finale, jusqu'à un tir de Manuel Amoros venant s'écraser sur la barre transversale du triste sire nommé plus haut.

Alors les Tricolores décident de régler la question durant les prolongations. Dans une partie qui devient complètement folle, les Bleus, en roue libre, obtiennent leur billet pour Madrid dans un élan dramatique et merveilleux: deux buts de Trésor et de Giresse en 10 minutes. La joie des Français est indescriptible. Le score est de 3-1 et il ne reste que 20 minutes à jouer.



La joie pure et sincère de Giresse: une image restée dans la légende


Mais le reste, c'est 20 minutes allemandes. Le reste, c'est l'enfer du footballeur. Le sélectionneur Derwall fait rentrer le double Ballon d'Or Rummenigge ainsi que Hrubesch. Le coup de poker gagnant du match: les Français perdent la tête et les jambes, encaissent deux buts de Rummenigge et Fischer et se retrouvent KO devant l'épreuve des tirs au but.
Comment ont-ils pu en arriver là ? Alors que Madrid leur tendait les bras pour une finale France-Italie forcément spectaculaire, voilà qu'ils doivent remettre leur destin dans les mains hasardeuses de la loterie des tirs au but.
Mais qu'importe ! Ils n'ont pas perdu et ils n'ont rien à envier aux Allemands dans cet exercice.

Les Français ouvrent le bal: Giresse, Kaltz, Amoros, Breitner, Rocheteau... Tous réussissent leur tentative.
Vient Stielike. Il paraît hésitant mais s'élance. Et Ettori s'interpose. En larme, le joueur du Real Madrid est consolé par ses partenaires. Comme le réalisateur TV, il ne voit pas Didier Six l'imiter. Le Français, pourtant joueur à Stuttgart, a complètement manqué sa tentative, offrant une gentille passe au méchant Schumacher. Et comme Littbarski crucifie Ettori, tout est à refaire.



Didier Six semble agoniser devant le but: il vient de précipiter la chute de la France


Alors, on fait confiance aux meilleurs. D'abord à Platini, comme d'habitude. Ce dernier place le ballon là où personne ne peut aller le chercher.
Rummenigge s'avance et lui aussi, ne laisse aucune chance au portier français. Egalité après 5 tireurs: c'est donc le moment de la mort subite.
Les Tricolores n'avaient pas prévu cela. Qui va tirer le 6e tir au but ? Personne ne semble très chaud alors c'est Bossis, le grand Max, patron de la défense, qui s'y colle.
Il n'a pas vraiment envie d'y aller. Il assume ses responsabilités mais sa frappe est trop centrale, pas assez forte, trop sur Schumacher. C'est raté.


La fin d'un rêve (photo l'Équipe)


L'Allemagne a encore Hrubesch. Il est connu pour ses frappes puissantes mais il se contente d'un petit contre-pied sur Ettori et c'est fini. L'Allemagne sort victorieuse, encore, encore et toujours...
Que reste-t'il alors ? Des pleurs et des regrets peut-être. De l'amertume et de la haine sans doute. Mais aussi d'innombrables souvenirs dans les têtes.
Et une marque indélébile dans l'histoire du football...



Le Saviez-Vous ?
- Cette demi-finale rentrera dans l'histoire sous le nom de la "Nuit de Séville" ou simplement Séville 82. Les deux équipes y laisseront toute leur énergie et s'inclineront logiquement lors du match suivant: face à la Pologne en match de classement pour la France (3-2), face à l'Italie en finale pour l'Allemagne (3-1)

- La revanche ne tardera pas: elle aura lieu 4 ans plus tard à Guadalajara lors de la Coupe du Monde 1986, également en demi-finale. Mais lessivés par un quart de finale épique et majestueux disputé face au Brésil, les Français seront logiquement battus 2-0 par les vice-champions du monde.

- Patrick Battiston reprendra ses esprits à l'hopital dans la soirée mais aura tout oublié des instants du choc, se souvenant seulement qu'il allait lober Schumacher. Il pardonnera au portier allemand sa charge tandis que ce dernier reconnaîtra 30 ans plus tard avoir été sous l'emprise de stupéfiants durant le match. Quant à l'arbitre, M. Corver, il déclarera à ce sujet: "Je n'ai hélas pas vu la violente collision car je suivais le ballon, qui est allé juste à côté du but. J'ai tout de suite demandé à mon arbitre assistant ce qu'il avait vu et il m'a dit, qu'à son avis, ce n'était pas intentionnel. Dès lors, je ne pouvais plus rien faire"



France-Allemagne 82: un résumé rapide


- Le lendemain, le chancelier allemand Helmut Schmidt enverra un télégramme à son homologue François Mitterrand: "Le jugement de Dieu qui, selon la mythologie classique, est propre à chaque duel a voulu que la chance, dans ce match, échoie au camp allemand. Nous sommes de tout cœur avec les Français qui méritaient la victoire tout autant que nous". 

- C'est la toute première séance de tirs au buts disputée par la France et d'ailleurs la toute première de l'histoire de la Coupe du Monde. La France remportera ses deux suivantes en Coupe du Monde (en 1986 contre le Brésil et en 1998 contre l'Italie) avant de perdre la plus importante de toutes: face à l'Italie en finale de la Coupe du Monde 2006.


Source: Les Guides de l'Equipe - Football 83