Pour construire sa légende, il faut commencer par un échec.
A Split, plus qu'un échec, les Verts ont mordu la poussière...


La feuille de match
Mercredi 23 octobre 1974 - Coupe d'Europe des Clubs Champions - Stade Stari Plac (Split, Yougoslavie)
Huitième de finale aller: Hajduk Split 4-1 Saint Etienne
Spectateurs: 27.000 - Arbitre: M. Babacan (Turquie)

Buteurs : Jerkovic (24e et 65e), Zungul (56e) et Mijac (80e) pour Hajduk Split. Hervé Revelli (34e) pour l'ASSE

Hajduk Split: Meskovic - Kurtela, Buljan, Dzoni, Rozsic - Muzimic, Boljat, Jerkovic - Zungul, Mijac, Surjak. Entraîneur: Tomislav Ivic 
ASSE: Curkovic - Merchadier, Piazza, Lopez, Farison - Larqué, Bathenay Synaeghel - Patrick Revelli, Hervé Revelli, Bereta. Entraîneur: Robert Herbin



Les faits du match
Au tour précédent, les Verts se sont défaits difficilement du Sporting Lisbonne. Avec Hajduk Split, la barre monte d'un cran. Les Yougoslaves restent sur leur lancée de la Coupe du Monde 1974 (quarts de finalistes) et ne font rire personne en Europe. Surtout quand ils jouent à domicile.
A Split, on trouve 7 internationaux dont Buljan, Jerkovic et surtout Surjak. Un athlète des premières lignes. Cette équipe a suivi une évolution comparable à celle de l'ASSE: décimée par des départs successifs, elle a remis le compteur à zéro et est repartie sur de nouvelles bases en mettant l'accent sur la formation. Elle bénéficie également d'un public fidèle et surchauffé.



Entrée des joueurs sur le vieux terrain du Stari Plac (photo l'Équipe)


Autre similitude avec Saint-Etienne, Hajduk Split a remporté le doublé Coupe-Championnat. Cette équipe jeune, Ivan Curkovic la connaît bien. Il prévient ses équipiers: "Ce sera pour nous un très rude obstacle". On écoute Curko. Mieux: grâce à l'entremise du gardien des Verts, une délégation d'observateurs avec Herbin et Garonnaire en tête, est dépêchée en Yougoslavie pour filmer le dernier match de Split en championnat. Pour la 1ere fois, le magnétoscope est utilisé chez les Verts.
Curkovic passe en revue l'équipe adverse. Mieux que quiconque, il en connaît les forces et faiblesses. A chacun, il dit deux mots de son vis-à-vis. A Split, les Verts débarquent donc en terrain (presque) connu. Mais ils ne connaissent pas l'arbitre, M. Babacan. C'est un Turc et il fera de Sainté sa tête de turc. Rondouillard, court sur jambes, impénétrable, il incarne le tout-pouvoir et il en use à sens unique. Dès la 24e minute, il offre un but cadeau aux Yougoslaves. Curkovic s'apprête à dégager, quand un coup de sifflet retentit. M. Babacan accorde un coup franc indirect à 15 mètres du but stéphanois. A l'époque existe la règle des 4 pas: pour lui Curkovic a dû en effectuer un de trop.



Farison et Bathenay peinent à répondre au défi physique des Yougoslaves (photo l'Équipe)


Un tir fracassant de Jerkovic et c'est le but: 1-0 pour Split ! Les Verts sont paralysés. Plus personne n'ose appuyer son action. Chacun sent la menace peser sur son dos. Au moindre signe d'impatience se profile le risque d'expulsion sans préavis. D'autant que le champ de patates qui sert de théâtre à la rencontre ne garantit ni appui ni geste léché.
Puis le temps passe et les Verts refont surface un court instant. Pourtant, quand Hervé Revelli, à la suite d'une passe en cloche de son frère Patrick, trompe Meskovic, d'une pichenette du pied droit, les Stéphanois restent sans réaction, comme s'ils s'étaient faits à l'idée que, sur sa lancée, l'arbitre refuserait le but. Erreur: il l'accorde sans ciller.
En revanche, il refuse un penalty flagrant en faveur de Christian Synaeghel, à une minute de la mi-temps. L'ailier stéphanois est fauché par Buljan dans la surface mais M. Babacan laisse le jeu se poursuivre. L'erreur d'arbitrage est énorme. Les Verts ne s'en remettront jamais.



Curkovic, le régional de l'étape, est mis à rude épreuve en première période (photo l'Équipe)


A la mi-temps, les joueurs français sont accablés et se savent battus d'avance. Herbin intervient: "Ne râlez pas après l'arbitre. Il est comme il est. C'est à vous d'imposer votre jeu". Mais les Stéphanois n'ont ni la tête, ni la force de jouer le destin.
La seconde mi-temps vient comme un désastre pour eux. Ils encaissent trois buts. Trois buts en contre. Le 1er est signé Zungul. Il reprend un centre de Surjak qui, à coups d'épaule, a déménagé la défense stéphanoise. C'est le même Surjak, qui va offrir à Jerkovic son second but de la journée. Viendra enfin un dernier but, inscrit par Mijac, la balle passant sous le ventre de Curkovic.



L'inssaisissable Surjak se joue de Lopez et Merchadier (photo l'Équipe)


Dans le bourbier de Split, l'ASSE ajoute à sa sanction, le désagrément d'un avertissement. La faute de Bereta était bénigne mais M. Babacan a vu jaune. Arrogant, le public accompagne Curkovic dans sa sortie. Plutôt que le "V" de la victoire, ses compatriotes lui montrent de la main le chiffre 4 !
A l'issue du match, Robert Herbin, lucide, analyse les raisons de la piètre performance stéphanoise: "Nous avons attaqué à 1-2 comme s'il s'agissait de rétablir à tout prix une situation irrémédiablement compromise, alors que le match retour existe pour faire pencher la balance en Coupe d'Europe. On ne s'offre pas ainsi aux contres adverses en compétition européenne. Cette erreur collective s'est doublée d'erreurs individuelles. Tant que l'équipe est restée attentive et prudente, elle s'est opposée avec bonheur aux entreprises yougoslaves. Et quand, par une aberration peu excusable, elle s'est découverte en seconde mi-temps, elle a récolté les fruits de sa naïveté. Sur le banc de touche, je me disais qu'il est bien dommage que le temps mort n'existe pas en football comme au basket"

Le match retour est prévu pour le 6 novembre, à Geoffroy-Guichard.
Apparemment, ça ne sera qu'une formalité pour les Yougoslaves...



Ils ont dit
- Robert Herbin: "Les joueurs d’Hajduk n’auront peut-être pas au match retour une ambiance aussi favorable et un arbitre comme M. Babacan. Vous savez que ce n’est pas mon genre de critiquer l’arbitre. Je me contenterai donc de dire que le match a été télévisé et que chaque téléspectateur aura pu juger de visu"

- Ivan Curkovic: "L’arbitre me sanctionne parce que j’ai fait six pas, deux d’abord, quatre ensuite. Mais sur un terrain pareil, c’est compréhensible, non? L’arbitre aurait dû me prévenir. Sur un terrain de football, on n’a pas besoin d’un acteur, mais d’un directeur de jeu clairvoyant, psychologue, compétent"

- Pierre Garonnaire: "La seule conclusion de ce match est que nous avons perdu 4-1. Et que nous devons tout mettre en oeuvre pour rétablir la situation le 6 novembre"



M. Babacan sans pitié avec les Verts et leur capitaine Georges Bereta (photo l'Équipe)


Le Saviez-vous ?
- Il s'agit du 25e match de Coupe d'Europe joué par l'ASSE. Un total acquis en 17 ans de compétition, depuis le match à Ibrox Park en 1957. Le match retour fait partie de la légende des Verts. Pour le découvrir, il faut se rendre à l'éphéméride du 6 novembre 1974

- Alors que les Verts se débarrassaient du Sporting Portugal sans trembler (2-0, 1-1), Hajduk Split s'était balladé au tour précédent face aux modestes Islandais de l'IBK Keflavik (7-1, 2-0)

- Dogan Babacan, le triste arbitre de la rencontre, n'est pas un inconnu: il s'était déjà distingué deux ans plus tôt en devenant le premier arbitre à infliger un carton rouge en phase finale de Coupe du Monde, en expulsant le Chilien Caszely lors du match d'ouverture RFA-Chili. Ancien footballeur professionnel, il sera désigné pour arbitre la SuperCoupe d'Europe lors de l'été suivant avant de prendre sa retraite en 1978

- Le coach yougoslave, Tomislav Ivic, débute sa longue carrière de technicien en 1969, à Split où il a toujours joué. Sa longue carrière d'entraîneur le fera passer sur le banc de 18 clubs, dont notamment le PSG (1988-1990) et l'OM (1991-1992 puis 2001). Il entraînera certains clubs à plusieurs reprises ainsi que deux sélections nationales (Croatie et Iran), avant de prendre sa retraite en 2001. Il décède à l'été 2011 avec un palmarès long comme le bras (6 titres de Champion, 6 Coupes nationales, 1 SuperCoupe de l'UEFA, 1 Coupe Intercontinentale)

- Hajduk Split (littéralement le "Guerrier de Split") est le plus ancien club yougoslave, créé en 1911. A l'époque, il possède à son palmarès 7 titres de champion de Yougoslavie et 2 titres de champion de Croatie, ainsi que 4 Coupes nationales. A l'issue de la saison, le club dalmatien réussira un 3e doublé Coupe-Championnat consécutif. Il est à noter qu'il existe une forte amitié entre les Magic Fans 91, groupe ultra de l'ASSE, et leurs homologues des Torcida Split.



La Une de l'Equipe au lendemain de la déroute


Sources:
Coupes d'Europe Story Les Verts 1957/1981 - Patrick Mahé - Dominique Grimault
Blog Sur la route des Verts