ASSE et Kiev, acte 1: Sauver les meubles pour entretenir l'espoir...


La feuille de match
Mercredi 3 mars 1976 - Coupe d'Europe des Clubs Champions - Stade de Simferopol (URSS)
Quart de finale aller: Dynamo Kiev 2-0 ASSE 
Spectateurs: 40.000 - Arbitre : M. Thomas (Pays de Galles)

Buteurs : Konkov (21e) et Blokhine (54e)

Dynamo Kiev : Rudakov - Troshkin, Zvyagintsev, Fomenko, Matvienko, Konkov, Kolotov, Veremeev - Onitchenko (Damine 46e), Buryak, Blokhine. Entraîneur: Valery Lobanovski
ASSE : Curkovic - Janvion (Repellini 74e), Piazza, Lopez, Farison - Larqué, Bathenay, Synaeghel - Rocheteau, H. Revelli, P. Revelli (Schaer 75e). Entraîneur: Robert Herbin


 

Le contexte du match
Bien que s'étant logiquement défaits des champions danois de Copenhague en 16e de finale, puis ayant vengé leurs anciens de 1957 en écartant de leur chemin les Écossais des Glasgow Rangers, les Verts, en ce 14 janvier 1976, ne se faisaient cependant guère d'illusions en apprenant, en direct de Zürich, le nom de leur futur adversaire: le Dynamo Kiev.
En effet, éliminer les champions soviétiques, l'équipe qui a remporté la Coupe des Coupes l'année précédente puis terrassé le Bayern de Munich lors de la finale de la SuperCoupe d'Europe, le super favori de la compétition grâce au génial Blokhine (Ballon d'Or 1975), paraissait aux yeux de tous comme une tâche insurmontable.
"On ne pouvait pas tomber plus mal" ronchonnait d'ailleurs Hervé Revelli.

Il faut bien constater, qu'au moment de ce tirage, le parcours stéphanois en championnat était relativement cahotique. En effet, sans doute trop soucieux de parfaire leur épopée européenne, où jusque-là ils sont encore invaincus, les Stéphanois, cinquièmes, ne comptaient pas moins de 7 points de retard au lendemain de leur triomphe à Glasgow.
Mais ce handicap, ils se sont employés à le combler avec une régularité de métronome durant l'hiver. Talonnés par les joueurs d'Herbin qui accumulent les victoires, les Niçois ont vu leur avance fondre comme neige au soleil. Un mois et demi et 7 matches consécutifs sans défaite plus tard, dont 2 cartons successifs à Monaco et contre Bastia (où Rocheteau a scoré chaque fois à deux reprises), les Verts sont à égalité de points avec les Azuréens à la mi-saison.
En janvier, à la faveur d'un match nul à Lens, les Foréziens ont même pris le commandement du championnat.



Le programme du match


Entre-temps, Rocheteau a donné des sueurs froides à ses admirateurs et à ses dirigeants. Sur la route de la Charente, où il était parti fêter Noël, sa voiture a fait une embardée et l'a expédié dans le décor. Par bonheur, sans conséquences dramatiques.
Il s'en faut de 2 mois avant d'entreprendre l'expédition en URSS, laps de temps que les Stéphanois ont mis à profit pour peaufiner leur préparation en confortant leur place de leader en Championnat où leur parcours n'est terni que par une défaite à Paris.

Seule fausse note en ce mois de février, ce clin d'oeil de la Coupe de France qui se plaît à bouter hors de son circuit l'équipe française n°1. Dès son entrée en lice, l'ASSE est battue 2-0 à Rouen par la modeste équipe de Troyes. Rocheteau a gardé le souvenir de cette élimination surprise, advenue comme une dérision soulignée par un destin farceur: "Nous n'avons pas vu le ballon ! Et dire que c'était une de mes premières expériences en Coupe de France . En fait, il s'agissait d'un état d'esprit. Nous pensions vaincre sans problème et nous avons joué complètement démobilisés, en touriste..."

En Coupe d'Europe toutefois, après la double confrontation avec les Glasgow Rangers et notamment la prestation des Stéphanois à Ibrox Park, le doute n'est plus permis: les Verts ont véritablement la pointure européenne, un statut acquis grâce aux bons résultats européens récurrents, aidés en-cela par "l'espionnite aigüe" de Pierre Garonnaire, précurseur de la vidéo dans le football, qui rapporte entre autre, pour préparer cette double confrontation, film et commentaires du match amical joué le 3 décembre par Kiev au Parc des Princes contre le PSG, ainsi que celui joué à Nantes contre le FCN.



Les Soviétiques ont le sens de l'accueil (photo L'Équipe)


C'est à bord d'un Tupolev que les Stéphanois volent vers un premier grand dépaysement. Les Verts sont logés à l'hôtel Moscou, un véritable hôtel à la soviétique. Le lit est dur comme de la brique, les canalisations capricieuses, le confort aléatoire.
Kiev est sous la neige, tous les terrains sont impraticables. On joue donc à Simferopol, haut-lieu de la Crimée dont l'histoire doit retenir qu'il fut le théâtre d'innombrables massacres de juifs perpétrés en 1941 par les Einsatzgrüppen dans le sillage de la Wehrmacht envahissante, sur les rives plus clémentes de la Mer noire.
Mais là aussi, le terrain enneigé s'est transformé en bourbier. Les plus gênés ne sont pourtant pas les Stéphanois, simplement venus préserver leurs chances de qualification en vue du match retour. D'ailleurs, les consignes de Robert Herbin sont claires: "Soyez attentifs, agressifs mais ne vous découvrez pas !"

Arrivés à Simferopol, isolement complet: ni journal, ni radio, ni télévision, ni téléphone. Les Verts sont coupés du monde. Arrive l'heure du match. Les militaires, avec leurs longs manteaux marron boutonnés jusqu'en haut, accueillent les Verts lors de leur arrivée au stade. Des réacteurs d'avion installés sur des camions projettent de l'air chaud sur la couche de neige déposée sur le terrain.

Sur le banc de touche, le camp français est frigorifié. Joueurs, dirigeants et médecins du club, se protègent du froid comme ils peuvent. Le Sphinx, Garonnaire et Rocher ont étalé une grande couverture sur leurs genoux. Certains se sont même coiffés de la traditionnelle chapka russe. Contrairement aux usages de la Coupe d'Europe, une musique militaire exécute les hymnes nationaux avant le coup d'envoi. Il fait froid.



Entrée des joueurs dans le vétuste stade de Simferopol


Les faits du match
Une masse compacte tient lieu de public. La cinquantaine d'envoyés spéciaux de la presse française s'est réfugiée dans une tribune en bois, hâtivement bâtie en 24 heures. La machine stéphanoise est grippée. Osvaldo Piazza aussi...
1.500 supporters, du jamais vu, ont néanmoins entrepris le long voyage au bout de la nuit et du froid. Et ils crient le slogan à succès de Saint-Étienne: "Qui c'est les plus forts ? Evidemment c'est les Verts". Mais ils ne crient pas longtemps.

Dans une demi-pénombre, les Ukrainiens, dirigés par l'entraîneur de l'équipe nationale Lobanovski, débutent le match sur un rythme infernal. Les Verts, congelés, opposent une résistance courageuse, mais de contre-attaque il n'est pas question. Dominés physiquement, les jambes molles, les Verts sont bousculés.

Seul Dominique Rocheteau sort de la médiocrité générale. Il se bat pour dix mais ne peut faire qu'illusion. Les Verts concèdent corner sur corner.
Sur l'un d'entre eux, tiré par Matvienko, Konkov marque d'une reprise de volée détournée par Bathenay, Curkovic (qui réussira malgré tout un match exemplaire en réalisant des arrêts remarquables et déterminants) est pris à contre-pied suite à un mauvais renvoi initial du poing.



Bathenay détourne dans son but et déjà 1-0 à la 21e


Plus tard, à la suite d'un nouveau corner, Gérard Farison et Jean-Michel Larqué se précipitent sur le ballon. Farison hurle à Larqué: "Laisse". Larqué n'entend pas et Farison s'ouvre le cuir chevelu sur les crampons de son capitaine. Curko rabroue sèchement Jean-Mimi: "Au lieu de blesser les copains, tu ferais mieux de jouer !" Larqué se retourne et réplique: "Ferme-la et occupe-toi de ton but !". Ambiance...
Finalement, Farison reprend sa place. L'incident est clos. C'est la mi-temps.

Jamais, peut-être, si ce n'est à Chorzow, Saint-Etienne n'a subi autant le poids d'un match. La seconde mi-temps ressemble malheureusement à la première. Les Verts manquent leurs passes, courent dans le vide, ne se trouvent pas.



Curkovic s'impose dans sa surface devant un Buryak rageur


Même si c'est à Gérard Janvion qu'échoit la surveillance de l'artiste soviétique (le duel est magnifique et tourne à l'avantage du Français), Oleg Blokhine marque malgré tout un but. Suite à un coup-franc de Veremeev, l'avant-centre ajuste son tir et le ballon troue la défense stéphanoise et Ivan Curkovic (54e).

Malgré ces deux buts et la très nette domination soviétique, il faut souligner que toute la défense stéphanoise est magnifique ce soir-là. Arc-boutée sur elle-même, elle résiste à l'assaut des Soviétiques supérieurs dans tous les compartiments du jeu. D'ailleurs, si elle s'incline 2 fois, c'est sur des coups de pied arrêtés et non sur des manoeuvres les ayant mis dans le vent.



Coup-franc repris par le buteur ukrainien et 2-0 pour les locaux


C'est donc avec un handicap de deux buts que les stéphanois, presque satisfaits de ce retard, aborderont chez eux les Soviétiques au match retour. C'est d'autant moins réjouissant que les Ukrainiens sont très à l'aise pour évoluer en contre-attaque. Et puis surtout, jamais un tel score de 2-0 n'a été inversé à ce stade de la compétition.

Mais, en Coupe d'Europe, sait-on jamais. Saint-Étienne a déjà créé l'exploit par le passé...


 

Ils ont dit
- Robert Herbin, quelques années après le match: "Je me souviens que Kiev régnait sur l'Europe, et j'ai eu le spectacle d'une formidable machine à gagner. Tout était calculé dans son évolution mais notre volonté et notre sérieux nous ont permis de limiter les dégâts. Pourtant, quelle impression de force m'a laissé cette équipe soviétique !"

- Un joueur des Verts non-identifié: "Je ne vois pas comment on pourra leur passer un but"

- Dominique Rocheteau: "Nous nous sommes littéralement fait marcher dessus. Un score deux fois plus lourd en faveur des Soviétiques n'aurait pas été étonnant. Nous avions joué un système ultra-défensif sous la pression adverse. J'étais le seul attaquant dans cette ambiance adverse... Pour moi ce fut l'enfer. Nous n'imaginions pas pouvoir les battre. Ils étaient trop forts..."

- Roger Rocher: "A Simféropol, on perd 2-0. On aurait pu perdre 4 ou 5-0 que c'aurait été pareil, tellement on avait été dominés"



Oleg Blokhine, bien que serré de près par Janvion, se montrera décisif

 

Le Saviez-vous ?
- C'est le 49e match européen de l'ASSE et le premier en terre soviétique. Il faudra attendre 2014 pour que l'ASSE y retourne: ce sera en Ukraine, en Europa League face au Dnipro Dnipropetrovsk (pour une défaite 1-0)

- Pour en arriver là, le Dynamo Kiev s'était débarrassé de l'Olympiakos Le Pirée au premier tour (2-2, 1-0) et des modestes Islandais de IA Akranes (3-0, 2-0) en huitième de finale. L'ASSE est alors le premier vrai test du club ukrainien lors de cette campagne européenne. Les autres qualifiés à ce stade de la compétition sont le Benfica Lisbonne, le Bayern Munich, le Borussia Mönchengladbach, le Real Madrid, Hadjuk Split et le PSV Eindhoven. Que du beau monde !

- Avec son Ballon d'Or Oleg Blokhine, le Dynamo Kiev a déjà 7 titres de Champion d'URSS, 4 Coupes nationales et est surtout le tenant du titre en Coupe des Coupes après sa victoire 3-0 sur Ferencvaros en finale l'année précédente. Le club soviétique a battu le Bayern 1-0 puis 2-0 en SuperCoupe de l'UEFA 1975 (3 buts de Blokhine) et est l'archi favori de la compétition, malgré la présence des Bavarois. Pourtant, jamais le club de la capitale ukrainienne ne remportera un second titre européen.

- Oleg Blokhine, surnommé "Blokha", est à l'époque l'un des meilleurs joueurs du monde et certainement l'un des plus élégants avant-centres de son époque. Il effectuera presque toute sa carrière au Dynamo Kiev (432 matches, 266 buts) avant de partir en Autriche et à Chypre. A la retraite en 1990, il entraînera de nombreux clubs grecs et ukrainiens jusqu'à devenir le sélectionneur de l'Ukraine en 2011, juste avant l'Euro 2012 dans son pays (le pays hôte sera éliminé au premier tour)

- Le match retour est le plus célèbre de l'Épopée des Verts. Impossible de manquer ce fabuleux 17 mars 1976 à Geoffroy-Guichard



Sources
- Histoire de l'ASSE : Michel Granger et Bernard Puillet
- Dominique Rocheteau : On m'appelait l'Ange Vert.
- Pif Poche Spécial 1977 Allez les Verts
- Coupe d' Europe Story Les Verts 1957/81 - RTL
- Vert passion, les plus belles histoires de l'ASSE de Christophe Barge et Laurent Tranier
- Dominique Rocheteau : Christian Deville-Cavelin
- VHS "L'épopée des Verts" - TF1 Vidéo
- Magazine "Onze" de mars 1976
- Blog Up and Down